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Clinique des expériences exceptionnelles ou anomales

experiences exceptionnelles

Mes activités de recherche se sont tout d’abord articulées autour de mon travail de thèse qui portait sur la compréhension des expériences dites « exceptionnelles » (Rabeyron, Chouvier, & Le Maléfan, 2010). Ce champ désigne une dizaine d’expériences telles que les expériences de mort imminente, les « sorties » hors du corps ou encore les expériences de « transfert de pensée » ainsi que des phénomènes associés comme le « déjà-vu » ou la paralysie du sommeil. Un certain nombre de psychologues et de neuroscientifiques travaillaient depuis quelques années sur ces expériences et il me paraissait pertinent d’aborder ces expériences d’un point de vue psychanalytique, dans la continuité de travaux déjà existants, en particulier ceux de Freud et Ferenczi sur l’occultisme. Il m’a semblé qu’il y avait là un reste dans la pensée psychanalytique qui méritait davantage d’élaborations et qui pouvait être utile de manière plus globale à la psychologie clinique.

Mon travail de thèse a donc été l’occasion de développer, dans ce contexte, un abord psychanalytique et cognitif de ces expériences afin de comprendre leurs conditions d’émergence et de déterminer les processus psychiques qui les sous-tendent. J’ai en particulier essayé de mettre en évidence le fait que ces vécus inhabituels pouvaient être considérés comme un type de réaction spécifique à des évènements de vie négatifs sous la forme d’une « solution paranormale », réaction relativement fréquente dans notre espace culturel actuel. Mon objectif fut ainsi d’étudier des formes extrêmes de symbolisation afin d’en dégager des éléments relatifs au processus de symbolisation de manière plus générale, en particulier la manière dont la psyché tend à s’auto-représenter lors de situations aux limites de la subjectivité. Par exemple, les « sorties » hors du corps permettent d’étudier sous un angle original les processus de « personnalisation » du corps tels que décrits par Donald Winnicott. Elles permettent également d’étudier la tendance naturelle de la psyché à auto-représenter de manière externalisée ses propres processus lorsque, par exemple lors d’un épisode traumatique, la capacité d’auto-représentation interne se trouve mise en échec. Les expériences exceptionnelles ont également un intérêt pour mieux saisir la nature des processus hallucinatoires dans leur dimension structurale et certaines formes primaires d’intersubjectivité.

Psychanalyse et neurosciences cognitives

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Mes recherches concernent également le croisement des modèles et des données issues de la psychologie clinique psychanalytique, de la psychologie cognitive et des neurosciences. Plusieurs de mes publications portent ainsi sur des aspects quantitatifs, méthodologiques et statistiques faisant suite à ma double formation en psychologie clinique et en psychologie cognitive. Cela m’a permis de développer des compétences qui me sont utiles pour mieux saisir les recherches actuelles en neurosciences cognitives et leur lien avec le champ clinique. Tout d’abord, en étudiant l’articulation entre ces deux domaines dans le champ des processus de symbolisation et de représentation par le croisement des travaux psychanalytiques avec les recherches d’Antonio Damasio. J’ai essayé de montrer de ce point de vue l’étonnante compatibilité des modèles issus des neurosciences cognitives et ceux des psychanalystes concernant la manière de penser les mécanismes de symbolisation et de représentation. Il apparaît en particulier que ces deux domaines peuvent être considérés comme un lieu fécond de rencontre, un espace transitionnel pourrait-on dire, aussi bien pour la psychanalyse que pour les neurosciences dès lors que certains écueils sont évités sur le plan épistémologique. Il en découle également de nouvelles perspectives théoriques et cliniques, par exemple concernant la manière de considérer les processus hallucinatoires.

La même approche m’a conduit à étudier les liens entre associativité et entropie, de manière à mettre à nouveau en exergue les convergences et les écarts entre les modèles psychanalytiques et ceux issus des neurosciences cognitives. Dans cette perspective, j’ai repris les origines historiques du concept d’associativité dans le champ psychanalytique avant de synthétiser les recherches en ce domaine issues de la psychologie cognitive, des neurosciences cognitives et de la neuropsychanalyse. Il en découle une représentation du psychisme selon une « hétérogénéité » de ses modes de fonctionnements. L’associativité apparaît alors, à la croisée des modèles, comme un concept fécond à la rencontre des travaux portant sur l’énergie libre et l’entropie. J’ai également proposé le concept de « transmodalité symbolisante » qui synthétise plusieurs caractéristiques du processus psychothérapique psychanalytique, c’est-à-dire la manière dont l’intégration psychique et le changement se font le plus souvent par l’intermédiaire du passage d’une modalité sensorielle à une autre par le biais de la rencontre intersubjective. Les recherches actuelles dans le domaine de l’entropie, et les théories de l’information qui leur sont liées, paraissent également une perspective innovante pour penser la réalité psychique.

Cliniques contemporaines et évaluation des processus psychiques

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À partir des deux « vertex » précédents – clinique des expériences exceptionnelles, neurosciences et psychanalyse -, j’explore « à rebours » des thématiques plus traditionnelles, en particulier dans le champ de la psychopathologie de l’enfant, de l’adolescent et du jeune adulte. Cela me conduit plus globalement à une réflexion sur les fondements épistémologiques de la psychanalyse ainsi que l’évaluation et la modélisation des processus psychothérapiques. Ainsi, dans le champ de la psychose, avec mon collègue Renaud Evrard, nous avons souligné les dangers de l’évolution actuelle du DSM V vers le concept de « psychose atténuée », celui-ci risquant de pathologiser toute expérience hallucinatoire chez l’enfant et l’adolescent sans tenir compte du processus de subjectivation sous-jacent.

À partir de ma pratique clinique en Centre Médico Psychologique, je me suis également intéressé aux processus de deuil et à leur transmission transgénérationnelle ainsi qu’à certaines formes d’expressions psychosomatiques comme l’encoprésie. De ce point de vue, il me paraît important de souligner l’importance, sur le plan méthodologique, de monographies détaillées qui permettent d’analyser dans le détail les processus psychiques, à la manière dont, par exemple, certains cas pathologiques en neuropsychologie viennent illustrer la « défaillance » de certaines fonctions cérébrales. Dans la même perspective, j’ai publié récemment un chapitre d’ouvrage portant sur la prise en charge des adolescents dans lequel j’évoque les formes traditionnelles et contemporaines d’expression de la souffrance pubertaire à partir de plusieurs situations cliniques issues de ma pratique. Cela me conduit plus largement à une réflexion portant sur les mutations sociales contemporaines et leur impact dans l’expression de la souffrance adolescente. Je m’intéresse en ce domaine à l’émergence de nouvelles pathologies et des situations à risques propres à l’adolescence. Ces recherches portent par exemple sur le phénomène de Neknomination (filmer et diffuser sur internet une vidéo lors de laquelle une dose massive d’alcool est ingurgitée, souvent sur « nomination » d’un proche) ou les circonstances dans lesquelles le numérique est source de symbolisation ou à l’inverse conduit à un enfermement pathogène.

La même préoccupation pour les dispositifs cliniques m’a conduit à quelques recherches dans le champ du groupe pensés à la lumière de l’approche psychanalytique. Une réflexion a ainsi été menée sur la place l’atmosphère en institution, en particulier dans le champ de la psychose, ainsi que sur les particularités de la relance des processus narratifs lors de la rencontre de la médiation groupale en milieu carcéral. Cet intérêt pour le groupe, et plus largement la création, s’est également traduit par une analyse du processus créateur chez Jean Renoir. J’ai tenté de montrer la manière dont le processus créateur de ce cinéaste s’étaye d’une manière très spécifique sur l’expérience sensible, le groupe et l’environnement. Cette publication s’inscrit dans une réflexion plus globale, entamée depuis quelques années, concernant le travail de grands créateurs (en particulier : Jean Renoir, Arthur Conan Doyle, Oscar Wilde, Pablo Picasso), pour tenter de « cerner » plus précisément les liens entre processus de création, médiation et symbolisation.

Cet intérêt pour le groupe et la création artistique s’est traduit plus récemment par des réflexions sur le sentiment d’imposture, aussi bien dans le champ social qu’en clinique, dans la continuité des travaux de Roland Gori. À partir de différents exemples cliniques issus de ma pratique et d’une réflexion philosophique et sociologique, inspirée essentiellement des travaux de Jean Baudrillard, je m’intéresse à la manière dont l’imposture a progressivement infiltré notre culture jusque dans les arcanes de la psyché du sujet. Une double perspective oriente mes travaux de ce point de vue : (1) le repérage et la mise en évidence des logiques d’impostures qui nuisent à la vérité du sujet envers lui-même et qui empêchent en conséquence la maturation psychique (2) la recherche de « pensées antidote » à ces logiques d’imposture en étudiant les processus de création et l’authenticité qui leur est nécessaire.

Ces différentes perspectives – formes contemporaines de la souffrance du sujet, logiques de l’imposture, études de cas, dispositifs de groupes – sont à considérer comme différentes formes d’interrogation concernant l’expression de la souffrance psychique dans notre culture et la manière de la prendre en charge. Cela me conduit à recentrer mes travaux vers l’évaluation des psychothérapies psychanalytiques et la modalisation de leurs effets, thématique déjà présente en filigrane dans mon travail de thèse. Ainsi, dans le champ de l’évaluation des psychothérapies et des processus de changement, j’ai commencé à dresser un panorama d’ensemble de l’évaluation des psychothérapies psychanalytiques. Il me paraît  pertinent de développer des méthodologies en ce domaine et de mener des études à plus grande échelle. Ainsi, en croisant des études de cas détaillées, sur le long terme, avec des méthodologies d’observation (par exemple, des dispositifs vidéos), il est possible de mieux saisir les caractéristiques intrinsèques de l’efficacité thérapeutique. Il serait en particulier envisageable « d’importer » des méthodologies issues des sciences cognitives, voire des mathématiques, pour mieux modéliser l’activité psychothérapique en la concevant comme un espace particulier de traitement de l’information.

C’est dans cette perspective que je me suis tourné vers la clinique des médiations thérapeutiques en poursuivant les pistes ouvertes par l’Ecole Lyonnaise (Brun, Chouvier, & Roussillon, 2013). Il me fallait en effet trouver un premier « dispositif » permettant d’étudier et de mettre en œuvre des logiques d’évaluations qualitatives et quantitatives. Le dispositif mis en place a porté sur la médiation musicothérapique pour étudier les processus de la médiation auprès d’enfants souffrant de troubles autistiques. Ainsi, avec le Professeur de pédopsychiatrie Olivier Bonnot et l’Institut de Musicothérapie de Nantes, nous avons travaillé durant trois ans pour développer une recherche dont les résultats sont en cours de publication. Cette étude avait pour objectif d’évaluer la médiation musicothérapique dans la prise en charge de l’autisme, sur une durée d’un an, en tenant compte à la fois de résultats quantitatifs et d’une évaluation qualitative des processus de cette médiation. Notre objectif était ainsi de développer des outils d’évaluation qui respectent l’écologie des terrains et la complexité de la clinique, dans le but de mieux saisir, mais aussi d’étayer, la pertinence des pratiques étudiées. Il s’agit ainsi de développer des outils « intelligents » pour appréhender les processus des médiations thérapeutiques, de « modéliser » l’évolution de l’enfant autiste dans le soin et la manière dont il est possible de suivre la « partition » du processus de symbolisation dans la rencontre avec la médiation.